Saint-Pierre à l'époque moderne: la Réforme et ses suites

Les alliés suisses

Le XVIe siècle annonce de grands bouleversements pour Genève. Sur le plan religieux, ses citoyens sont de bons catholiques, mais manifestent une foi toujours avertie. On fait venir des conférenciers à Saint-Pierre, et les Genevois aiment discuter des choses religieuses, ils ont un esprit critique et un bon niveau d’instruction pour l’époque.

Sur le plan politique, leur soif d’indépendance, déjà frustrée par la gouvernance de l’évêque et du clergé, est encore aiguisée par une lutte constante contre les appétits des ducs de Savoie. Ils en veulent à l’église catholique de ne pas les soutenir contre l’oppression du duc. Les Genevois se tournent alors majoritairement vers les voisins suisses. En 1526, fort de son alliance avec Berne et Fribourg, le Conseil interdit au duc de Savoie – jusque-là reçu avec faste lors de ses visites - l’entrée de la ville. Les fortifications sont réparées, des veilleurs installés dans les tours de la cathédrale.

Gustave Henri Bouthillier de Beaumont (1851-1922), 1526: la combourgeoisie avec Berne et Fribourg, dessin préparatoire pour le décor de l’Ancien Arsenal (1891-92) / © BGE, Centre d’iconographie genevoise

La dernière messe à Saint-Pierre

Situés au centre de l’Europe, les Genevois suivent avec intérêt les évènements qui se passent autour d’eux et s’insurgent contre le relâchement des mœurs dans l’église. La lutte de Luther contre la papauté les passionne. La réforme prêchée par Farel gagne toujours plus de soutien. Malgré l’interdiction du Conseil, ce dernier parle du haut de la chaire à Saint-Pierre. En août 1535, ce qui sera le dernier service catholique dans la cathédrale finit en émeute, des fidèles chassant les prêtres et jetant après eux les statues et autres objets d’ «idolâtrie». Les autorités suspendent provisoirement la célébration de la messe.

Iconoclastes

Avant l’adoption de la Réforme, les murs de la cathédrale étaient peints de couleurs vives. Partout de riches décors, tapisseries pendues aux murs, habits d’église, calices, chandeliers, tableaux, images sacrées et reliquaires habillaient l’espace (on révéra longtemps des fragments d’un bras de Saint Antoine et du cerveau de Saint Pierre avant de découvrir qu’il s’agissait de morceaux de cerf et de pierre ponce !).

Les iconoclastes détruisent les autels, ainsi que les statues et tableaux qui les ornaient. Les orgues sont cassés, le jubé et la clôture supprimés, les stalles dispersées. Le magnifique retable de Conrad Witz, offert par l’évêque François de Metz en 1444 et qui devait trôner sur l’autel majeur, est démonté (certains panneaux survivront, dont la célèbre Pêche Miraculeuse, et sont visibles au Musée d’art et d’histoire de Genève, magnifiquement restaurés). Les vitraux du chœur sont également épargnés. Les éléments muraux et la chaire ne sont pas touchés. 

Conrad Witz (1400 env.-1445 env.), La Pêche Miraculeuse, 1444 / © Musée d’Art et d’Histoire, Genève

Proclamation de la Réforme: Jean Calvin à Genève

Au printemps 1536, les Bernois viennent au secours de Genève assiégée par le duc de Savoie. Ils s’emparent du château de Chillon où le duc a emprisonné François Bonivard qu’ils libèrent. Le prince évêque de Genève s’est enfui, effrayé par les conflits politiques et religieux. Le clergé a quitté la ville, la messe est définitivement abolie. Le 21 mai 1536 le Conseil général adopte la Réforme dans le cloître de la cathédrale. Des sermons sont programmés quatre fois par semaine à Saint-Pierre et tous les conseillers tenus d’y assister.

Portrait de Jean Calvin (1509-1564), auteur inconnu, sans date / © BGE, Centre d'iconographie genevoise

En 1536 toujours, Guillaume Farel fait venir à Genève Jean Calvin, alors réfugié à Bâle.

L’austérité marquée que les deux hommes veulent imposer à la cité provoque des oppositions. A Pâques 1538, Calvin prêche à Saint-Pierre malgré l’interdiction du gouvernement et se voit banni ainsi que Farel. Calvin se réfugie à Strasbourg d’où il continue cependant à soutenir la Réforme à Genève. En 1541 il y revient, à la demande même du Conseil. Il y imposera dès lors progressivement ses règles politiques et religieuses, réprimant sévèrement tout écart religieux ou moral.

Les magistrats et citoyens sont contraints de se soumettre à la Confession de foi établie par Calvin, sous peine d’être bannis de la ville. Des bancs sont installés dans l’église, ainsi que des troncs destinés à l’offrande pour les pauvres. En 1543 la chaire est placée à son emplacement actuel. Les orgues seront fondus pour en faire des vases et des coupes pour la communion. En effet, Calvin juge que les instruments de musique ne servent qu’à enjoliver et donc dénaturer le chant de louange qui doit rester simple et pur.

Naissance de l’Académie de Genève

Collège Calvin (ancienne Académie), 1809-1811 / © BGE, Centre d'iconographie genevoise

En 1559, Calvin inaugure l’Académie de Genève, qui comprend un enseignement élémentaire, le collège et l’université de Genève, dispensant des cours de belles-lettres, langues bibliques, théologie et école de droit (qui gardera son affiliation religieuse jusqu’à la fin du XIXe siècle). L’année suivante se tiendra à Saint-Pierre la première cérémonie des Promotions du Collège, qui récompense les meilleurs élèves. Elle s’y maintiendra annuellement jusqu’en 1856 où elle sera déplacée à Plainpalais.

Massacre de la Saint-Barthélémy

Dans la deuxième moitié du XVIe siècle, les protestants bannis de leurs pays affluent et les prédicateurs à Saint-Pierre font pression sur les citoyens pour que chacun donne de l’argent pour l’accueil des réfugiés. La chapelle des Macchabées est allouée aux Italiens pour qu’ils y célèbrent un culte en italien chaque dimanche, ce qui perdurera jusqu’en 1870.

En août 1572, le massacre de la Saint-Barthélemy plonge la ville dans la stupeur. Cet événement renforce considérablement l’afflux de réfugiés. 

Lutte contre la Savoie

La fin du XVIe siècle connaît un regain de tensions avec la Savoie, qui rêve de s’emparer de Genève, et qui en attendant fait le blocus de la ville, rendant son ravitaillement très difficile, et son accès si risqué que même les étudiants ne s’y rendent plus. L’Académie est temporairement fermée et les professeurs congédiés. Asphyxiés de toutes parts, mais encouragés et soutenus par le roi de France en guerre contre la Savoie, les Genevois prennent l’offensive contre les troupes savoyardes avec un certain succès. Ils sont très vite soutenus par une armée de 10’000 hommes envoyés par Berne, qui s’emparent de Ripaille et libèrent les environs de la ville. Mais assez vite tous ces soutiens extérieurs s’éloignent vers d’autres buts et Genève se retrouve à nouveau seule face à un duc de Savoie irrité et revanchard. Il rétablit le blocus de la ville, la coupant de ses terres de ravitaillement. En 1601, la paix est conclue entre la France d’Henri IV (auteur de l’édit de Nantes en 1598) et la Savoie, qui perd la Bresse, le Bugey et le pays de Gex. Genève est soulagée mais demeure inquiète.

Edouard Elzingre, Combats de l’Escalade, 1915 / © Musée d’Art et d’Histoire, Genève

La nuit du 11 au 12 décembre 1602, le veilleur de Saint-Pierre entend quelques coups de feu. Il sonne aussitôt le tocsin, suivi par toutes les autres cloches de la ville. Les Genevois sont dans les rues et combattent l’ennemi qui s’infiltre de toutes parts par les murailles. Le canon est activé, fauchant les échelles des Savoyards qui se retrouvent coupés du gros de leur troupe massée à Plainpalais. Plusieurs jours plus tard, un culte de reconnaissance est célébré à Saint-Pierre, archi-comble pour l’occasion. Cette célébration de l’Escalade sera reprise chaque année jusqu’à aujourd’hui.

Mais les troupes du duc restent aux abords de la ville, et Genève demeure sur ses gardes. Berne et Zurich envoient 1000 hommes pour renforcer la défense de la ville. Des pourparlers de paix s’engagent, qui aboutissent en juillet 1603 à la signature d’un accord de paix entre Genève et la Savoie.

L’année 1605 est marquée par la mort de Théodore de Bèze, qui a été l’âme de la cathédrale pendant 40 ans. De peur que sa tombe ne soit profanée hors les murs, il est enterré dans le cloître de Saint-Pierre, contrairement à Calvin qui avait tenu à être inhumé à Plainpalais.

Grandes figures du protestantisme inhumées à Saint-Pierre

En 1620 arrive à Genève Agrippa d’Aubigné, enfant terrible de la Réforme, grand guerrier huguenot qui a combattu aux côtés du père de l’Edit de Nantes Henri IV, et ne lui pardonnera jamais son abjuration. Il passera les dix dernières années de sa vie dans son Château du Crest à Jussy, près de Genève, et occupera fidèlement sa place réservée au premier rang à Saint-Pierre. A sa mort en 1630, il est enterré dans le cloître. 

En 1629 la cathédrale Saint-Pierre accueille (dans une chapelle inutilisée qui a gardé le nom de chapelle du Portugal) la dépouille de la princesse Amélie du Portugal, protestante, fille du grand roi protestant Guillaume d’Orange. Elle s’était installée deux ans plus tôt au château de Prangins.

La cathédrale accueille en 1638 les funérailles du duc de Rohan, grand héros de la Réforme française, tué au combat et qui avait souhaité être inhumé à Saint-Pierre. Le Conseil lui accorde cet honneur, choisissant à cet effet une autre chapelle désaffectée depuis la Réforme.

Révocation de l’édit de Nantes

Temple de la Fusterie, 1804 / © BGE, Centre d'iconographie genevoise

La révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV le 22 octobre 1685 se traduit pour Genève par un nouvel afflux de réfugiés, que l’on encourage dans un premier temps à poursuivre sur Vaud (Berne) pour ne pas attiser le courroux du roi de France et mettre en danger l’indépendance de la cité réformée. Ces réfugiés comportent aussi de nombreux Piémontais, chassés par le duc de Savoie. Dès 1688, Louis XIV est en guerre contre une large coalition européenne et donc trop occupé pour prêter attention à Genève. Les réfugiés sont désormais autorisés à rester. Une austérité sévère est à nouveau de mise, on attend de chacun qu’il participe à l’effort financier qu’implique l’accueil des nouveaux arrivants. Saint-Pierre et les autres temples de la ville ne suffiront plus à contenir tout le monde. Le Conseil des Deux Cents décide de bâtir un nouveau lieu de culte: le Temple Neuf ou Temple de la Fusterie (www.espacefusterie.ch)